Aldiouma Cissokho réfugié mauritanien résidant au Sénégal « Pourquoi la majorité de nos concitoyens veulent quitter le Sénégal »

EnQuête’’a saisi l’occasion pour s’entretenir avec le coordonnateur des associations de réfugiés mauritaniens au Sénégal, Aldiouma Cissokho. L’homme, la cinquantaine révolue et résidant au Sénégal depuis lors, revient sur les moments forts de cet évènement, le sort et le ras-le-bol de ses compatriotes et le rôle trouble que jouent les gouvernements des deux pays et le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (Hcr).

En tant que représentant des réfugiés mauritaniens au Sénégal, comment vivez-vous la commémoration des 30 ans du conflit sénégalo-mauritanien ?

Nous sommes vraiment peinés et extrêmement malheureux que cet incident, qui est mineur entre deux pays, puisse encore laisser un passif humanitaire aussi profond et avoir une durée de 30 années, pour un petit pays comme la Mauritanie qui a besoin de toute sa population. Au contraire, elle a fait déporter des milliers de Négro-Mauritaniens pour des problèmes de racisme. Nous savons que l’Etat n’a pas raison et que cette situation perdure. Mais, tôt ou tard, ça va se régler, par A ou B. On espère quand même que ce sera dans la démocratie. Si, par hasard, on a un président de la République historique de la Mauritanie, nous sommes conscients que ce sera réglé. Nous sommes réellement de ceux qui pensent à la cause mauritanienne. C’est à-dire une Mauritanie unie, prospère et diversifiée par rapport à ses composantes. Ce qui est un élément normal en Afrique où il y a des peuples, des populations avec plusieurs ethnies. Nous avons mal dans notre peau. Et surtout, cette commémoration n’est pas loin du génocide des Tutsis au Rwanda, et du massacre de 160 Peuls au Mali. La majorité des réfugiés mauritaniens sont des Peuls. Donc, ça nous met en mal. Ça veut dire vraiment qu’on n’est pas encore sorti de l’ornière. Mais nous tenons, car il n’y a que la vérité qui est éternelle.

Quels sont les moments forts qui vous ont marqué pendant ce conflit, en tant que Mauritanien vivant au Sénégal ?

Le premier moment fort, c’est quand on voit, comme dans les films de l’après-guerre, dans les pays où il y avait le colonialisme et le racisme, qu’on mettait tous les Noirs presque nus. Qu’on faisait subir des violences verbales et sexuelles à leurs femmes. Des gens à qui on ne peut reprocher que le seul fait d’être noirs. Ça, c’est des images qui m’ont marqué. Le deuxième fait marquant est qu’on nous ait tous accusés d’être des Sénégalais venus en Mauritanie chercher du travail. Ce qui est faux, archi-faux. Et cela nous fait mal. Et c’est ce qui fait que la plupart des réfugiés mauritaniens ne veulent pas prendre la nationalité sénégalaise. Ceci de peur de donner raison à ces gens qui disaient que nous sommes des Sénégalais. La troisième chose, c’est que la majorité de ces personnes étaient des fonctionnaires et des éleveurs. Qui, soit ont perdu leur travail, leur bétail, soit leurs terres. Et on sait que, pour un Africain, la terre est quelque chose de sacrée. C’est pour dire que tout est noir dans ce dossier. Malheureusement, l’Etat continue à être aveugle, à s’encastrer dans ses idéologies racistes, ce système raciste, discriminatoire. Et qui, en fin de compte, ne fait l’affaire de personne, même pas du régime. Parce qu’ils savent que, tôt ou tard, il va tomber. Le monde a changé et ils seront obligés de faire face à la jeunesse. La jeunesse mauritanienne de 1989 n’est pas celle de 2019. Voilà des raisons d’espoir. Mais, vraiment, on ne pouvait pas imaginer que ça puisse durer aussi longtemps.

Aujourd’hui, comment vivent les Maures au Sénégal ?

Il y a beaucoup de Maures qui sont nés au Sénégal. Et ce qui le symbolise c’est le nom de certains quartiers de Dakar comme “Xuru Naar’’, la Rue 5, la Rue 3, la ville de Rufisque, de Saint-Louis, etc. Mais, celui qui veut tuer son chien l’accuse de rage. Il fallait un alibi et ils en ont trouvé un, qui est morbide, pour déranger tout l’équilibre socio-économique d’un pays. Cela a pratiquement perturbé toute la géographie de la Mauritanie. Maintenant, quand on va dans la vallée du Sud, on dirait qu’on est dans celle du Nord. Même les noms des villages deviennent ceux des Maures. Malheureusement, ils veulent tout faire pour transformer l’Etat. Mais ils perdent leur temps. On va donc continuer à supporter, à souffrir. Parce que nos enfants grandissent sans connaître leur patrie. Nos femmes deviennent des chefs de ménage sans formation, ni moyens. Beaucoup de nos femmes sont devenues des veuves ou abandonnées. C’est dur.

Quelle appréciation faites-vous du rôle joué par les chefs religieux de cette localité, à l’époque ?

Il faut reconnaitre que les chefs religieux ont cherché à limiter les dégâts, mais n’ont pas trop agi concrètement. Parce que nous avons la même religion, les mêmes “tarikha’’ (confréries). Beaucoup de nos compatriotes mauritaniens sont Tidianes, Khadres, etc. A ce niveau là, nous avions osé espérer, mais ça n’a pas donné grand-chose. Certains, dans pareilles circonstances, veulent que les choses se règlent sans voir la cause du problème. Donc, le côté religieux a été un peu superficiel. C’est regrettable.

Donc, pour vous, ce problème est plus politique que social, c’est-à-dire entre deux peuples ?

C’est un problème politique. Ils ont voulu dérégler la démocratie mauritanienne, son équilibre, en disant que les Noirs sont des étrangers. En plus de ça, ils veulent “mauritaniser’’ tout le pays, alors que nous ne sommes pas des Arabes. On peut être musulman sans être arabe. Et il n’y a que la politique qui pourra régler le problème. Il faut, aujourd’hui, du courage pour le faire. Mais quand quelqu’un vit de l’esclavage, du racisme, du tribalisme, de la discrimination, de la spoliation et de la corruption, on ne peut pas lui parler de la Bible ou du Coran. Il nous faut, du côté des autorités mauritaniennes, une prise en charge réelle du passif humanitaire. C’est tout ce qu’on attend. Et comme l’élection présidentielle c’est au mois de juin, on verra bien ce qui va se passer.

Comment décrivez-vous la cohabitation entre les deux peuples ?

On n’a jamais eu de problème avec la population sénégalaise. Parce que nous-mêmes, nous sommes pacifiques. Quand on regarde les journaux de 1989 à aujourd’hui, il n’y a jamais eu de problèmes entre les réfugiés mauritaniens et les Sénégalais. Donc, à ce niveau, le problème ne se pose pas et le peuple sénégalais aussi est pacifique. Et quand on est étranger, il faut respecter les règles du pays. Le problème, c’est au niveau des gouvernants. Il n’y a pas eu ce coup de pouce, cette volonté politique, ce courage pour pouvoir affronter le dossier. Comme on le dit, les Etats n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts et nous sommes très faibles sur la balance. Les gens ne regardent pas le côté humanitaire, dans cette affaire. Or, nous ne pouvons pas influer sur les actes républicains.

Le Hcr et le gouvernement sénégalais ont promis, depuis 2015, de naturaliser les réfugiés mauritaniens qui le désirent. Qu’en est-il réellement ?

Aujourd’hui, beaucoup de gens ne veulent pas de cette naturalisation, pour éviter que les Maures disent que nous ne sommes pas des Mauritaniens. En dehors de cela, il y a certains qui, pour un oui ou un non, n’en veulent plus. Ils en ont marre. La procédure est lente et souvent même, elle est compliquée. En fait, il y a un accord tripartite entre l’Etat du Sénégal, le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (Hcr) et le gouvernement de la Mauritanie. Même cet accord est violé par la Mauritanie, et le Sénégal ne dit rien. Nous voyons tout cela. Ni le Hcr ni l’Etat du Sénégal ne veulent dire ouvertement que la Mauritanie a violé cet accord. Donc, si les deux parties ne parlent pas, notre parole, c’est un grain de sel dans l’océan. En plus, ils veulent nous imposer de nous taire. Les gens qui sont fatigués, qui ne veulent plus continuer la lutte, qui veulent devenir des Sénégalais, n’ont qu’à prendre cette naturalisation. Nous, au niveau de la coordination, nous ne sommes pas contre. On n’a qu’à permettre à toute personne de faire son choix. Parce que l’Etat sénégalais peut le faire en moins de 6 mois. Mais depuis le magistère d’Abdoulaye Wade en 2000, on en parle. Nous sommes presque en 2020.

Actuellement, plusieurs refugiés ne détiennent toujours pas de pièce d’identification. Est-ce que cela ne pose pas un problème ?

C’est un crime administratif dont on a été l’objet, depuis décembre 2016, jusqu’en octobre 2018. Pendant toute cette période, nous sommes devenus des sans-papiers au Sénégal, sans aucun document administratif. Même pour aller travailler comme une bonne dans une maison, nos braves dames ne pouvaient pas le faire. Parce qu’avec les vols, on demande des pièces d’identité aux femmes de ménage. On ne peut pas avoir un travail temporaire, ni voyager. Et même si on nous envoie de l’argent via un service, on ne peut pas le récupérer. Nous étions devenus des néants à l’intérieur du Sénégal. Heureusement qu’Aly Ngouille Ndiaye (ministre de l’Intérieur) a pris son courage à deux mains et, depuis octobre dernier, les cartes ont commencé à être délivrées. Mais les choses ont été arrêtées à cause de l’élection (présidentielle). Mais, actuellement, la majorité de nos concitoyens voudraient quitter le Sénégal et aller dans d’autres pays. Parce que si l’Etat du Sénégal veut faire les yeux doux à la Mauritanie, en nous sacrifiant pour des intérêts politiques, ce n’est pas possible. Nous avons des familles, nous avons besoin de vivre, d’avoir des projets, etc. S’il y a un pays autre que le Sénégal qui puisse accueillir une partie des Mauritaniens, nous allons partir.

Aujourd’hui, quel est le nombre de réfugiés mauritaniens qui vivent au Sénégal ?

Dans les conventions 51 et 109, il est inscrit noir sur blanc que l’Etat doit faire le recensement des réfugiés et leur délivrer des papiers. Maintenant, le Hcr dit qu’il y a environ 20 000 réfugiés au Sénégal. Mais nous, nous contestons cela. Cependant, nous n’avons pas encore de preuves pour appuyer notre thèse. Parce que dans ces 20 000 réfugiés qui sont au Sénégal, les 19 000 sont des Mauritaniens. Et ce chiffre, c’est presque un village. En plus, ce sont des gens qui sont restés là pendant une trentaine d’années. Ils ne peuvent ni voyager ni avoir une pièce d’identité, encore moins retourner dans leur pays d’origine. Et maintenant, que veut-on faire avec ces gens-là ?

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