Comment l’orpillage detruit la falemé

Un rônier trône fièrement sur la berge, indifférent au drame qui se joue juste en bas. Du haut de la falaise, on découvre le cours d’eau, calme comme un moribond dans son lit de mort. Seul le vrombissement d’une drague, de l’autre côté du fleuve, vient perturber la quiétude des lieux. À côté, quelques bouts de vergers en friches. « C’était le verger de mon grand-père, mais à cette période de l’année, nous ne pouvons plus pratiquer le maraîchage parce que l’eau du fleuve est totalement polluée », renseigne Fadiata Danfakha d’une voix triste. Ce jeune habitant de Doukhiba, petit village niché aux confins du Sénégal Oriental, dans le département de Saraya, ne cesse d’alerter les autorités sur l’état de pollution de la Falémé à cause de l’orpaillage.

L’habitat des hippopotames est menacé et il n’y a plus de poissons. Pourtant, il fut un moment, pas très lointain, où la Falémé était source de vie pour Doukhiba et tous les villages situés des deux côtés de la rive. « Il y a cinq ans, nous ne connaissions pas l’orpaillage. On buvait l’eau du fleuve et pratiquait le maraîchage », raconte Fadiata. L’usage a complètement changé depuis la découverte de l’or dans la région. La ruée vers ce métal précieux a attiré des aventuriers de tous horizons. « Vous voyez cette drague de l’autre côté, elle appartient à des Chinois. Ils étaient là il n’y a pas longtemps, dit-il, pointant du doigt l’eau sous la falaise. Après, ils se sont déplacés à dix mètres pour se placer en hauteur parce que là-bas il y a de l’or », explique le jeune homme.

Pendant ce temps, la drague poursuit son vrombissement, laissant partout sur son passage une eau argileuse. Le gain est aléatoire mais peut être consistant. « L’autre jour, j’ai vu l’or qu’ils ont trouvé ; ça fait au moins dix kilos », soutient notre interlocuteur. Cependant, les dégâts environnementaux sont considérables, parfois même irréversibles. « Je n’ai jamais vu un état de pollution comme ça, il faut que les gens prennent conscience qu’ils sont en train de détruire un bien commun dans l’indifférence générale », déplore Hamed-Diane Séméga, le haut-commissaire de l’Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal (Omvs), venu constater personnellement les dégâts sur le terrain, à la suite des rapports « alarmants » que lui ont présentés ses équipes. Le constat est le même sur tout le lit du fleuve. À Kolia, les populations nous informe que l’usine AfriGold (à l’arrêt depuis six mois, mais qui va bientôt évoluer vers une grande mine) déverse directement ses déchets issus du traitement de la minerai dans le fleuve.

Risques environnementaux

Pour estimer la mesure de l’ampleur du phénomène, il faut se rendre de l’autre côté de la frontière, au Mali. Avec plus de 3000 « diouramans », Sakoulabada est l’un des plus importants sites d’orpaillage de Kéniéba, dans la région de Kayes. Bordée par les massifs montagneux et le fleuve, la bourgade est une succession de huttes en paille et de dédalles. En ce début de Ramadan, le site grouille de monde malgré la canicule qui commence à se faire sentir. Une machine crache furieusement un liquide rougeâtre qui s’écoule directement vers le fleuve. D’un geste mécanique, un adolescent charge le gravas dans la cracheuse qui continue son travail, sans relâche. Non loin de là, une femme s’attèle au filtrage dans une calebasse pour extraire la matière. Ceux qui sont un peu en hauteur (juste à quelques mètres du fleuve), ont mis des tuyaux qui, eux aussi, déversent leur venin dans l’eau. Par ailleurs, ce qui est frappant sur ce site, c’est la présence massive d’enfants. Sidy Diarra, l’un d’eux, a laissé tomber les études depuis trois ans pour travailler dans l’orpaillage. « Je ne regrette pas puisque je peux gagner jusqu’à 100 000 FCfa par semaine », explique-t-il dans un français approximatif, accompagné d’un sourire candide. Mais, le jeune ignore tout des risques qu’il encoure (il ne porte pas de masque et avale sans cesse la poussière) et l’impact de l’orpaillage sur l’environnement. Ce qui compte pour ces « diouramans », c’est avant tout le gain. « Si le dama est bon, on gagne beaucoup d’argent », confie Idrissa Traoré, 35 ans.

Impuissance des États

Ce diplômé en Comptabilité à l’Université de Bamako s’est lancé dans l’orpaillage depuis cinq ans faute, dit-il, d’avoir un autre emploi. Mais, l’orpaillage, c’est comme au loto. Parfois on gagne, d’autres fois non. « On peut rester trois à quatre mois sans faire de découverte et, tout d’un coup, tomber sur un kilo d’or », informet-il. Idrissa, contrairement à Sidy, n’ignore rien des risques environnementaux. « Je sais que notre activité pollue le fleuve. Quand nous sommes arrivés sur ce site, on pouvait encore boire l’eau ; ce qui n’est plus possible. Mais, il faut qu’on vive, nous n’avons pas le choix », se défend-il. Du côté des autorités étatiques des deux côtés, c’est l’impuissance qui prédomine pour le moment, notamment à cause du manque de coordination dans la répression. Côté sénégalais on déplore le fait que quand les forces de sécurité pourchassent les orpailleurs, ces derniers se réfugient de l’autre côté, les narguant presque, avec la bienveillance des gardes maliens. Des accusations que rejettent les autorités maliennes. « Toutes les pratiques malsaines sont réprimées. Par exemple, des actions sont en cours pour lutter contre le dragage », soutient Adama Maïga, conseiller du gouverneur de Kayes, que nous avons rencontré à Djidjang, dans le cercle de Kéniéba. Et dire qu’une vingtaine de machines opèrent tranquillement sur ce site. Pour lutter contre le fléau, l’idée d’une brigade mixte a été avancée par les autorités sénégalaises et maliennes. « Il s’agit, aujourd’hui, de mener des actions concertées entre les deux pays. La base juridique est là parce qu’il ne sert à rien de réprimer d’un côté si, de l’autre, il n’y a pas de suivi », explique, pour sa part, Jean-Paul Malick Faye, adjoint au gouverneur de Kédougou. Seulement, le temps presse.

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