Cissé Lo,le trublion

Il est tristement entré dans l’histoire du Parlement sénégalais. Rebelle, loufoque, très impulsif, téméraire, inculte, le député Moustapha Cissé Lo n’en finit pas de se singulariser avec ses sorties malheureuses. Téméraire, il dit, publiquement, connaitre des vendeurs et consommateurs de drogue, des blanchisseurs d’argent, des délinquants de grands chemins… Jamais il n’est inquiété, ni par les autorités judiciaires encore moins par son mentor politique qu’il ne cesse de tourner en dérision.

Insulteur public, flingueur, corrosif… Moustapha Cissé Lo, le colosse de l’Assemblée, tire sur tout ce qui bouge. Volubile, impétueux, impénitent, il est devenu célèbre sous le règne du président Abdoulaye Wade. C’était en 2005, lorsqu’il semait la terreur avec son révolver, dans l’enceinte du Conseil régional de Diourbel. Un jour, n’eût été la prompte intervention des hommes du commissaire Cheikhna Keita, le pire allait s’y produire.  ‘’Il n’y a pas eu de grande panique, car l’intervention de la police a été rapide. Sur demande du président du conseil régional (Oumar Sarr), il fut arrêté avant d’être libéré plus tard, sur instruction des plus hautes autorités d’alors’’, confie un témoin. De là vient d’ailleurs son sobriquet ‘’El Pistoléro’’. L’homme qui dégaine plus vite que son ombre.

Nous étions au summum de la guerre Wade-Idrissa Seck. Au Conseil régional de Diourbel, il y avait, d’une part, les partisans de l’ex-Premier ministre, amenés par le président du conseil Oumar Sarr (à ne pas confondre avec celui de Dagana) ; d’autre part, ceux de l’ancien président de la République dont Cissé Lo. Ce dernier avait d’ailleurs réussi à atteindre son objectif, puisque, par la suite, le conseil régional sera dissous et placé sous délégation spéciale par l’Exécutif. Depuis, Cissé Lo n’a eu de cesse de dégainer, pour un oui ou un non. Mais jamais, il ne sera inquiété par les différents pouvoirs qui se sont succédé.

En fait, l’homme a été de tous les régimes. Il a mangé dans toutes les sauces, comme disent certains. D’abord socialiste, il a abandonné le navire dès la chute des verts en 2000. Il a rejoint les bleus du Pds aux côtés desquels il s’est battu corps et âme, pendant près de 10 ans. Il aura tout de même le mérite de quitter la barque libérale, bien avant la chute de Wade. Avec Macky Sall – c’est même là un de ses rares mérites, pour ne pas dire le seul. D’autant plus qu’il a perdu presque toutes les batailles : Locales 2014, Référendum 2016, Législatives 2017, Présidentielle 2019…. Même aux Législatives de 2012, alors que le président Sall était au summum de sa gloire politique, il n’avait pu conquérir son quartier.

Malgré tout, il pourra se targuer d’avoir risqué de se faire expulsé de l’Assemblée nationale en 2009, sous le règne libéral, pour avoir été avec Macky Sall, dès les premières heures de sa fronde. Etait-ce par principe ou simplement par frustration ? Ce qui est sûr, c’est que le concerné lui-même affirmait urbi et orbi ne pas bénéficier de toute la considération dont il se prévalait au sein de son ancienne formation. Après plusieurs actes, il finit par annoncer, avec fracas, sur les ondes de Walf Fm, en décembre 2008, sa démission de tous les postes de responsabilité qu’il occupait au niveau de la base, au Parti démocratique sénégalais.

Motif : Il disait ‘’en arriver à cette position, parce que dépité par ses frères libéraux qui le marginalisaient et ne l’informaient plus des activités du parti…’’, lit-on sur le site de ‘’Leral’’ qui reprenait Walf Fm. Plus tard, le Pds en déduisit que lui et Mbaye Ndiaye avaient démissionné de leur formation et procéda à leur remplacement à l’Assemblée nationale. Une loi votée expressément à cet effet disait, en effet, que tout député qui démissionne de son parti perd son mandat.

‘’J’ai créé l’Apr ; l’Apr c’est moi’’

Comme Mbaye Ndiaye, Cissé Lo fonce alors dans les bras de Macky Sall qui l’accueille à bras ouverts. Aujourd’hui, il s’en glorifie encore. ‘’Je suis marron-beige, criait-il de sa voix rauque cette semaine à l’Assemblée nationale, avec le gestuel des grands orateurs’’. Il ajoutait : ‘’J’ai créé l’Apr ; l’Apr c’est moi. Quand je me battais pour Macky Sall, personne n’osait dire quoi que ce soit. Certains parmi les responsables de cette Assemblée étaient avec Wade. D’autres me prenaient pour un fou. C’est Dieu qui a fait que je suis là où je suis. Je suis vice-président, puis président du Parlement de la Cedeao. Personne n’y peut absolument rien.’’

Comme si cela suffisait pour se permettre toutes les dérives. Cissé Lo n’en finit pas d’agresser son auditoire. Avec parfois une complicité déconcertante des autorités judiciaires. Très haute personnalité de l’Etat et de la Cedeao, il peut se permettre de dire connaitre de grands trafiquants de drogue, des blanchisseurs d’argent, des bandits de tout acabit, sans jamais être appelé à s’expliquer. Pourtant, il ne cesse de les défier publiquement. ‘’Il y a au Sénégal des personnalités qui fument du chanvre indien. Il y en a même qui le vendent. Si on détruisait les immeubles construits grâce à l’argent de la drogue, il n’en resterait plus rien. Je sais ce que je dis et si j’étais à la tête de la police, j’allais vous en édifier davantage. J’assume. Le procureur n’a qu’à me convoquer demain. Je le lui permets, malgré mes immunités. Je n’ai même pas besoin d’avocat…’’, criait-il, il n’y a pas longtemps.

Elément incontrôlable, Moustapha Cissé Lo n’épargne personne dans ses pamphlets. Hommes politiques, hommes de médias, même les religieux. En 2014, il s’était illustré, en s’en prenant vigoureusement à la famille maraboutique de Touba. Ce vendredi-là restera, à coup sûr, gravé dans sa mémoire. Des talibés, furieux, s’étaient rués vers sa maison à Gare Bou Ndaw, à Touba, l’avaient saccagée avant de l’incendier tout comme sa voiture.

Ainsi, tout le monde à son tour chez le tonitruant député. Violent, il l’est jusque dans le verbe. Et le premier à en souffrir, c’est son propre chef qu’il ne cesse de tourner en dérision. Véridique pour certains, il est grand maitre chanteur pour tant d’autres. En tout cas, pour Me Djibril War qui le prévient : ‘’Koussa ndaye ak sa baye yaroul, dinaala yar (S’il y a quelqu’un qui n’a pas été éduqué par ses parents, moi je m’en chargerai)’’, lâche-t-il, avant d’interpeller directement le président du parlement de la Cedeao. ‘’Je suis quand même un noble. Je ne parle pas dans le vide. Je m’adresse bien à Moustapha Cissé Lo… Les fausses factures, les chantages aux ministres, même au président vont prendre fin avec moi. Je vous le promets’’, met-il en garde face à ses collègues députés.

Il veut devenir milliardaire

Le moins que l’on puisse dire, c’est que la dernière sortie de M. Lo, lors du passage du ministre de l’Agriculture à l’Assemblée nationale, ne l’a pas laissé indifférent. Un véritable ego trip qui, tout en dévoilant quelques pans du personnage atypique, a ont fait marré plus d’un. Dans ses envolées lyriques, le fils d’Aliou Lo clame : ‘’J’ai été à l’Oncad, à la Sonar. Je suis aussi opérateur semencier. J’ai eu ma carte d’import-export en 1981, mon permis en 1980, mon passeport en 1982. Je suis allé partout dans le monde, plus de 1 000 visas. Là, on m’attend au Méridien Président pour une rencontre sur le pétrole et le gaz. C’est moi qui vais l’ouvrir. Moi. Je vais faire le discours. Et on veut me prendre pour un fou. On ne veut pas m’écouter…’’

Cissé Lo ne s’est pas limité là. Il peste avoir investi 37 millions dans la campagne législative de Benno Bokk Yaakaar, 300 millions à la Présidentielle. Ainsi, espère-t-il un retour sur investissement pour devenir milliardaire à l’instar de l’homme d’affaire Aidara Sylla et Djinné qu’il dit avoir formé. A défaut, il menace ses frères d’armes : ‘’Lima xam buma ko wahé aduna touki. Vous allez prendre des bâtons pour aller bastonner vos ministres.’’

Homonyme de l’ancien député-maire de Louga, Moustapha Lo ne laisse personne indifférent. Pendant que certains le regardent juste pour délirer, d’autres l’adoubent pour ses sorties incendiaires contre son mentor. En véritable fou du village, il divertit, insulte, répugne. Mais c’est comme ça que Macky Sall l’aime. Lui qui en a fait non seulement un député, un vice-président de l’Assemblée nationale du Sénégal et, last but not least : le président du Parlement de la Cedeao où il se promène avec son ‘’journaliste’’ préféré Niang Xaragne Lo.

Vouée aux gémonies par nombre de concitoyens, l’homme qui a quitté Touba pour militer désormais à Dakar se défendait, égocentrique : ‘’Quand je me déplace, j’ai un cortège avec moi. Les présidents, les ambassadeurs, les ministres, tout le monde me rend les honneurs. Et au Sénégal, on dit que je ne suis rien…’’ C’était à la cérémonie de lancement du mouvement Xanthiando Dooreu Ndo de son autre ami Mame Ngor Diazaka. Et comme pour donner des gages de ses dires, il ajoutait comme s’il était à la quête d’une reconnaissance : ‘’George Weah me connait très bien. Quand il fêtait son anniversaire à la tête de l’Etat, il m’a reçu dans sa résidence privée avec mon épouse. Pour l’ouverture de la prochaine session budgétaire de la Cedeao à Abuja, vous allez désigner deux artistes qui vont faire le spectacle à la cérémonie d’ouverture. Là-bas, c’est moi qui décide.’’

La ‘CisséLomania’ sur les réseaux sociaux

En tout cas, dans les réseaux sociaux, c’est un véritable Cissé Lo mania. Ça partage, ça commente, ça polémique. Né en 1954 à Keur Mbarick, à Louga, le polygame accompli indispose bien des membres de sa formation politique. Mais les nombreuses sorties pour le recadrer semblent insuffisantes. Ses moments d’antenne sont toujours si hilarantes. Ses envolées, dignes des grands bouffons du Moyen-Age. Mais c’est aussi là une des particularités du bouffon : il est le seul, même sous la royauté, pouvant se moquer du roi sans conséquence.

Au Sénégal où l’on promet l’enfer aux détracteurs du chef de l’Etat, Cissé Lo, lui, peut tout se permettre sans la moindre conséquence. Qu’il connaisse des délinquants, qu’il dise donner de l’argent à des journalistes en échange de leur silence, qu’il insulte le premier des Sénégalais, personne ne réagit. C’est Cissé Lo ! Une passivité qui pousse d’ailleurs certains à se faire à l’idée que l’homme dit peut-être la vérité, quand il affirme être en possession de ‘’bombes’’ contre les plus hautes autorités du pays.

Aussi, au milieu de ses conseillers et collaborateurs qui l’abreuvent de compliments, Macky Sall a peut-être besoin d’un ‘’fou’’ qui ose lui dire quelques vérités. Un peu comme le garde-fou qui dit tout haut au chef ce que sa cour servile pense tout bas. Accusé d’être insolent dans son fief à Touba, il fulminait dans ‘’l’Observateur’’ : ‘’Maintenant, comme je suis insolent, qu’ils aillent voir ailleurs. Qu’aucun Mbacké-Mbacké ne vienne me poser des problèmes pour les cérémonies religieuses et pour l’obtention de passeports. C’est fini… ! Qu’on me laisse tranquille. C’est avec cette ‘insolence’ que je suis devenu président du Parlement de la Cedeao.’’

Le ‘’prophète’’ à la Cedeao, futur maire de Dakar, affirme : ‘’Comme on dit, nul n’est prophète chez soi. C’est au Sénégal qu’on dit : Cissé Lo dou dara (Cissé Lo n’est rien). Ailleurs dans la Cedeao, on me respecte. C’est moi le président. C’est moi qui décide…’’

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