Hommage à un excellent manager et grand patriote (Une contribution de Mamadou Barro)

Le centre de Bopp, situé juste derrière le siège de notre journal, a abrité il y a quelques jours une cérémonie d’hommage à El Hadj Amadou Malick Gaye — dont le célèbre centre porte d’ailleurs le nom — décédé il y a exactement 30 ans. Plusieurs manifestations étaient à l’ordre du jour de cette commémoration. Parmi les nombreux discours prononcés à cette occasion, celui de Mamadou Barro, juriste, cadre retraité de la Senelec, qui a bien connu le défunt dont il a été le fils et le disciple. Nous reproduisons in extenso cette excellente allocution.

Messieurs le président et membres du comité de pilotage Mesdames, Messieurs, chers invités

Depuis quelques jours, nos esprits et nos pas se dirigent vers ce lieu, ancien centre de Bopp, qui porte désormais le nom de E. Ahmadou Malick Gaye (AMG), arraché à notre affection, il y a 30 ans.

L’exposition et les différentes manifestations qui s’y déroulent ont toutes pour objet de rendre hommage à l’homme exceptionnel qu’il fut.

La tentation était grande de penser que la commémoration devrait commencer par son cher Fouta et se terminer à Dakar. Ce serait oublier que tout a commencé à Dakar où sa naissance a été enregistrée et s’est terminé à Dounguel où il repose en paix, après une mission humanitaire de secours aux rapatriés et refugiés de Mauritanie.

En ma qualité de fils et disciple formé par El Hadj AMG, j’ai eu le privilège de partager une partie de son parcours professionnel. C’est sûrement pour cela qu’il m’échoit la lourde charge d’évoquer, devant vous, un survol de ce qu’a été ce parcours ; en effet, nous le verrons, l’homme est multidimensionnel.

Heureusement, la richesse et la densité de son œuvre constituent une source inépuisable de témoignages vivants au secours de qui veut parler de lui. Il agissait beaucoup, parlait peu et pratiquait le culte de l’essentiel. Il nous a quittés à l’âge de 58 ans, sans même a voir eu le loisir de jouir de son droit à la retraite. C’est dire que son pays a consommé toute l’Energie physique et intellectuelle dont Dieu l’a pourvu.

C’est dire aussi ou redire que son pays lui doit beaucoup. Né le 10 juillet 1931, il a décroché le baccalauréat Math-Elem devenu BAC C puis Bac S1 au moment où beaucoup d’élèves avaient peur d’affronter les rigueurs et les exigences des mathématiques, préférant se réfugier dans les matières littéraires. Sa curiosité intellectuelle le conduira aussi à taquiner les lettres. Ce qui lui permettra de décrocher sa licence en Droit et sa licence ès lettres. Après ces succès, les portes de l’Ecole nationale de la France d’outre-mer, la fameuse ENFOM, lui seront ouvertes au terme du concours A et non sur titre.

Il sort de l’ENFOM avec son brevet, fier d’être l’un des premiers Sénégalais, après Daniel Cabou, à intégrer cette prestigieuse école par Concours direct. Je signale que ses études Universitaires ont été menées de pair avec ses activités syndicales et politiques militantes (sur lesquelles d’autres reviendront) juste pour dire que son parcours professionnel s’en est ressenti pour qui connait le climat pré et post indépendance. Il était surveillé et suivi par les régimes des deux côtés du fleuve.

Toujours est-il qu’il a été, à l’instar de feu Mamoudou Touré, fonctionnaire de l’assistance technique française en Mauritanie. Il a créé et dirigé le Service de la Statistique de ce pays, entre autres, avant d’occuper le poste de directeur de cabinet du ministre de l’Education nationale.

S’estimant sous-utilisé, il reviendra au Sénégal pour être conseiller technique au ministère du Plan puis à celui du Commerce. En 1963, il est nommé Directeur Général de l’Institut de Technologie alimentaire (ITA). Il sera aussi conseiller technique au ministère des Affaires étrangères puis au Secrétariat général de la présidence de la République ainsi que celui de la Primature. Il sera aussi, au début des années 1970, le secrétaire général du Conseil Economique et Social avant de se relancer dans l’entreprenariat en créant la Société Auxiliaire de Développement (SAD) qui s’occupait déjà de l’environnement.

Pour secourir la Sicap, qui était dans une situation critique, le président Senghor le fera nommer PDG en juillet 1978. L’entreprise, qui avait perdu l’intégralité de son capital à ce moment là, comptait 700 employés et ne fonctionnait que grâce a des découverts bancaires. C’est lui qui a initié le sauvetage de l’entreprise qui, 30 ans après son décès, lui doit la vie. Il a pris des mesures courageuses qui ont permis de restructurer le capital social le faisant passer de 600 millions à 2,7 milliards. Il a engagé des réformes pour recentrer la Sicap sur sa mission première.

En effet, les programmes de prestige de fenêtre Mermoz et Sacré Cœur I, qui avaient été entamés sans financement bancaire, avaient plombé la société. Le service de nettoiement, qui s’occupait de l’enlèvement des ordures ménagères de la Sicap, a été rebaptisé service de l’environnement.

Les 300 employés de ce service ont été reversés deux ans après son départ dans la nouvelle société dénommée SIAS. En effet, il trouvait les charges tellement insupportables que son combat a fini par payer au grand bonheur de la Sicap. Son goût pour un environnement sain et sa lutte contre les encombrements le conduisaient à préserver l’image de la Sicap.

Tout le monde admirait la propreté des cités et ne mesurait pas le coût. AMG disait que l’Etat devait choisir si la Sicap allait vivre sale ou mourir propre. La discipline était de rigueur pour les occupants. Aucune action de désencombrement n’était imaginable sous son magistère.

Durant les cinq années qu’il a présidé aux destinées l’entreprise, il a initié deux mesures sociales fortes qui ont soulagé ceux qui vivaient dans les locations simples. A chaque fois que le locataire en titre ne pouvait justifier d’un motif valable de sous-location, à savoir affectation hors de Dakar ou bien disponibilité d’un logement de fonction et surtout si le loyer étai supérieur à celui fixé par la Sicap, la mutation était faite au profit de l’occupant.

La deuxième mesure était la mise en vente des locations simples de plus de 15 ans au profit des occupants réels pour les soulager. Je retiens personnellement de lui la maestria avec laquelle il gérait l’autorité au sein de l’entreprise. Il me souvient qu’a l’occasion d’un remaniement ministériel, la Sicap avait eu un nouveau ministre de tutelle qui avait convoqué une réunion de coordination.

Le directeur technique de Sicap, qui avait représenté la société à la réunion, était revenu avec des instructions du ministre visant à installer des machines de pointage du personnel. En séance interne de travail, le compte rendu a été fait par le directeur technique. AMG a immédiatement indiqué qu’il n’a pas besoin de machine de pointage pour que le personnel vienne à l’heure et c’était le cas. Il savait respecter la hiérarchie fonctionnelle et s’armer de son savoir et de son savoir-faire pour pouvoir dire à qui de droit « oui » quand il le fallait ou « non, je ne suis pas d’accord », le cas échéant. Il n’a jamais baissé les yeux.

Au bout de cinq de présence à la tête de la Sicap, ans, le président DIOUF le sollicitera pour diriger et sauver l’organisme interafricain, l’Institut Culturel Africain (ICA). A la demande unanime des ministres des pays concernés, on a mis fin à la désignation tournante du directeur général sous son égide. Il a terminé sa carrière à la Cour suprême. Comme vous le voyez, sympathisants, parents, amis et admirateurs de AMG, dire tout ce qu’il a fait dans sa courte vie est au-dessus de mes capacités. Il restera toujours quelque chose à ajouter.

De l’ITA à l’ICA que d’espaces ! Ce juriste, homme de lettres, administrateur et opérateur économique, dévoué à la cause des faibles au sein des ONG qu’il a dirigées, ce militant et combattant de la liberté, du développement culturel et économique a beaucoup fait. Devoir remonter le passé pour rencontrer son regard et suivre ses pas n’a pas été facile sur le plan émotionnel et affectif tant l’homme affichait une vitalité envoutante. L’exercice d’aujourd’hui contient assurément une dose de tristesse, atténuée partiellement par la fierté de pouvoir revendiquer le compagnonnage de l’un des plus grands Hommes de ce pays.

Le Président poète Senghor aimait répéter que la mort est le commencement d’une autre vie. Son ami François Mitterrand aimait, vers la fin de sa vie, réfléchir sur ce que la “MORT MET AU MONDE “. Avec AMG, on a l’illustration de la pertinence des idées exprimées par ces penseurs. En effet, 30 ans après sa disparition, nous voici ensemble revisitant son œuvre dans le centre qui porte son nom et que fréquentent jeunes et moins jeunes à la recherche d’un coup de pouce pour affronter les dures réalités de la vie, avec ses cicatrices et ses blessures.

Les qualités exemplaires de l’homme : rigoureux avec lui-même, intégre, disponible, combattif et serviable, bâtisseur de forages et promoteur de l’agro-alimentaire, bref acteur de développement sont connues de tous. S’il est vrai que “le cimetière des morts est dans le cœur des vivants’’, permettez-moi de terminer par le commencement, c’est-à-dire par les remerciements et félicitations dus aux initiateurs et acteurs de cette commémoration méritée. Depuis des mois, nous suivons leurs travaux.

Chaque personne ici présente essaie de rembourser une partie de sa dette envers AMG. Un bon débiteur peut-être, aussi encouragé et remercié. Bravo donc à l’équipe autour des Fatmata et Aby qui s’est montrée digne héritière des vertus du défunt. Vertus montrées en exemple à la promotion de l’ENA en 1990 qui porte son nom. En parlant de patriotisme, d’engagement, fidélité, détermination lucidité, simplicité et modestie Abdou DIOUF avait nommé un homme : AMG. Puisse le temps, image mobile de l’éternité, permettre la commémoration du cinquantenaire et du centenaire de sa disparition pour immortaliser son héritage. Je vous remercie.

Mamadou BARRO,

fils et disciple d’El Hadj Amadou Malick Gaye

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