Les mysteres de l’argent libyen

Six ans que la justice française fouille les arrière-salles de la république sarkozyste à la recherche de l’argent libyen. Huit ans que la presse, le site Mediapart en tête, documente les soupçons de plus en plus lourds qui entourent les relations aux forts relents de corruption entre Paris et Tripoli depuis 2005 et jusqu’en 2011, année de l’intervention militaire de la France et de ses alliés sous l’égide des Nations unies.

Avec une question centrale : la Libye de Mouammar Kadhafi a-t-elle financé la campagne victorieuse de Nicolas Sarkozy à l’élection présidentielle de 2007 ? Autant d’années de recherches, de perquisitions, de commissions rogatoires internationales, de gardes à vue, de tentatives de déstabilisation, de révélations, de démentis et de déclarations fracassantes. Avec aujourd’hui quelques certitudes et encore de nombreuses questions. Des indices de plus en plus troublants, mais pas de preuve décisive.

Il est aujourd’hui établi que de l’argent du régime de Mouammar Kadhafi a abondamment transité entre la Libye et la France durant ces années-là pour atterrir notamment dans les poches de certaines personnes gravitant dans l’entourage proche de Nicolas Sarkozy. Mediapart a récemment révélé que Thierry Gaubert, un intermédiaire longtemps proche de Nicolas Sarkozy et ami de Brice Hortefeux, avait reçu un virement de 440 000 euros en février 2006 du Franco-Libanais Ziad Takieddine, le principal accusateur, lui-même nourri par de l’argent libyen. Il est également documenté qu’en 2005 de nombreux intérêts convergents, aussi bien économiques que géopolitiques, ont conduit Mouammar Kadhafi et Nicolas Sarkozy à se rapprocher, comme en témoigne la réception en grande pompe à Paris du dirigeant libyen en décembre 2007. Il est enfin certain que de l’argent liquide dont l’origine n’a pu être identifiée à ce jour a abondé les frais de la campagne de Nicolas Sarkozy.

Dès lors, que penser ? Que seule une myriade d’individus peu scrupuleux installée au plus près de l’Etat s’est enrichie personnellement sur le dos de la nouvelle idylle franco-libyenne ? Que les anciens kadhafistes ont affirmé à tort avoir financé Nicolas Sarkozy pour se venger de l’intervention militaire menée sous la conduite de la France, comme le clame l’entourage de l’ancien président ? Ou, plus prosaïquement, que l’accumulation d’indices justifie la poursuite des enquêtes ? Au milieu des tentatives d’intoxications, des manipulations et des revanches opportunes, Le Monde fait le point sur l’enquête.

Des intérêts convergents

Quand la France se rapproche de la Libye au début des années 2000, le pays pétro­ lier sort de vingt­sept ans de sanctions de l’administration américaine. Pour le clan Sarkozy, c’est Ziad Takieddine qui se charge d’articuler des offres commercia­ les permettant d’amorcer une normali­ sation des relations. Il s’appuie sur

Claude Guéant, avec qui il avait déjà œuvré en 2003 pour tenter de vendre un dispositif de surveillance des frontières à l’Arabie saoudite. Un contrat qui devait générer d’immenses commissions pour l’intermédiaire franco­libanais et qui fut bloqué par le président Jacques Chirac, re­ doutant que son ambitieux ministre de l’intérieur se constitue un trésor de guerre pour marcher vers la présidence.

Le duo composé de Takieddine et Guéant retente sa chance en Libye. Mouammar Kadhafi désire alors, entre autres, rénover ses avions militaires et acquérir, là encore, du matériel de sécuri­ sation des frontières. Nicolas Sarkozy se tourne vers des grands groupes de l’in­ dustrie militaire française, et, en cou­ lisse, M. Takieddine joue au facilitateur. Il agit en Libye pour le compte de Total et pour une société informatique, i2e (deve­ nue Amesys, puis Nexa Technologies). Celle­ci propose, en 2006, un système de traitement massif des télécommunica­ tions, un outil fort prisé par les dictatu­ res, car il permet une surveillance élec­ tronique de toute une population. Le ré­ gime Kadhafi s’entiche de cette technolo­ gie française. Claude Guéant intervient pour obtenir l’autorisation d’export du produit et ainsi permettre à i2e de signer en 2007 un contrat avec la Libye.

Quelques jours après son élection, Sarkozy s’entretient au téléphone avec le colonel Kadhafi, qui se réjouit de comp­ ter un véritable « ami » en Europe. Le nou­ veau président français multiplie les pro­ positions de contrats. Puis, il demande au « Guide » de désigner la personne avec qui « échanger sur les questions délica­ tes ». De quoi s’agit­il ? « Je suis dans mon obsession d’obtenir la libération des infir­ mières [bulgares] », rétorque Nicolas Sarkozy aux enquêteurs.

Après moult tractations, celles­ci sont libérées le 24 juillet 2007, en échange de centaines de millions de dollars finale­ ment réglés par le Qatar. Le lendemain, à Tripoli, Nicolas Sarkozy signe une ky­ rielle d’accords, dont un « mémorandum d’entente sur la coopération dans le do­ maine des applications pacifiques de l’énergie nucléaire ». Etrangement, le groupe nucléaire français Areva « n’a été associé à aucune des étapes», a confié sa dirigeante d’alors, Anne Lauvergeon, aux enquêteurs.

Tripoli, destination sarkozyste 

Dès 2005, Ziad Takieddine sensibilise l’entourage de Nicolas Sarkozy aux op­ portunités d’un rapprochement avec la Libye, comme en témoignent de nom­ breuses notes de l’intéressé qui ont été versées à l’enquête. A Tripoli, cet inter­ médiaire rompu aux règles byzantines du business international s’appuie sur le puissant chef des services de renseigne­ ment et beau­frère du « Guide », Abdallah Senoussi. Dans le même temps, Nicolas Sarkozy, fraîchement nommé ministre de l’intérieur, est invité par la Libye pour une visite officielle.

Peu avant et peu après sa rencontre avec le colonel Kadhafi, deux de ses très proches se rendront à Tripoli. Claude Guéant d’abord, en septembre. Brice Hortefeux ensuite, en décembre. Un voyage discret pour le premier. Officiel pour le second en tant que ministre des collectivités territoriales, ce qui n’a pas « grand sens », selon l’ambassadeur de France d’alors. Le propre directeur de ca­ binet de Brice Hortefeux expliquera plus tard aux policiers n’avoir aucun souvenir de la préparation d’un tel dossier, s’esti­ mant « mal placé pour juger les collectivi­ tés territoriales en Libye ». Puis s’agaçant face aux questions des enquêteurs, il lâ­ che : « Qu’est­ce que vous voulez que je vous dise ? Ce voyage a été organisé en de­ hors du cabinet que je dirigeais. » Ces dé­ placements avaient­ils d’autres finalités ? Ils furent en tout cas l’occasion pour les deux hommes de rencontrer Abdallah Senoussi par l’entremise de Ziad Takied­ dine. L’ambassadeur français n’est pas tenu informé de ces rencontres avec un homme visé par un mandat d’arrêt inter­ national pour son rôle dans l’attentat du DC 10 d’UTA, au Niger, en 1989. Devant les policiers, Nicolas Sarkozy dit tout ignorer de ces rencontres. «A aucun moment, je ne voulais avoir le moindre contact avec M. Senoussi à l’encontre duquel les servi­ ces de police français m’avaient mis en garde », précise­t­il.

Selon M. Senoussi et M. Takieddine, de même que pour Saïf Al­Islam Kadhafi, le second fils du « Guide », ces rendez­vous furent l’occasion de discuter des modali­ tés du financement de la campagne de Nicolas Sarkozy. Une version démentie par Claude Guéant et Brice Hortefeux, qui assurent que Takieddine les a piégés en leur faisant rencontrer Senoussi. « Je suis allé en Libye pour des raisons d’Etat », précise au Monde M. Guéant, qui a tou­ jours contesté «avoir vu le moindre cen­ time d’argent libyen ».

Durant toute cette période, c’est une constante dans les relations franco­li­ byennes: il y a les rencontres officielles et la diplomatie parallèle. Les enquêteurs s’interrogent en outre sur la possibilité que d’autres déplacements secrets de Ni­colas Sarkozy ou de ses proches aient pu avoir lieu, ce que les intéressés ont tou­ jours nié. C’est notamment le cas pour un second voyage de Brice Hortefeux qui aurait pu avoir lieu le 17 novembre 2006, date à laquelle Ziad Takieddine se trou­ vait à Tripoli, et quatre jours avant qu’il ne reçoive au Liban, sur le compte de la société Rossfield, la somme de 2 millions d’euros en provenance de l’Etat libyen. Cette même société qui, en février 2006, avait versé 440 000 euros à Thierry Gaubert. Brice Hortefeux a toujours nié s’être rendu en Libye.

D’autres escapades libyennes sont au cœur des investigations. II s’agit de celles de deux avocats parisiens, Thierry He­ rzog et Francis Szpiner, aujourd’hui dési­ gnés respectivement comme conseil de Nicolas Sarkozy et d’Alexandre Djouhri dans l’enquête. A la fin du mois de no­ vembre 2005, les deux avocats se se­ raient en effet rendus à Tripoli pour ren­ contrer l’équipe locale de la défense pé­ nale d’Abdallah Senoussi, qui cherche alors activement à faire annuler le man­ dat d’arrêt qui le vise dans le cadre de l’attentat du DC 10 d’UTA. Selon des do­ cuments révélés par Mediapart, Francis Szpiner et Thierry Herzog auraient alors présenté « une offre » aux Libyens à la suite de « contacts politiques entre les res­ ponsables libyens et français pour régler [cette] affaire bloquée entre les deux Etats ». Pour quelles contreparties ? In­ terrogé sur ce point, Thierry Herzog a fait valoir son droit au silence. Quant à Me Szpiner, qui était aussi l’avocat des fa­ milles de victimes de l’attentat du DC 10, il a démenti.

Discrètes visites à Beauvau

Deux témoignages récents n’ont encore jamais été rendus publics. Les 30 et 31 oc­ tobre 2019, deux anciens chauffeurs de l’intermédiaire Ziad Takieddine sont ve­ nus confirmer devant la police judiciaire les liens étroits que celui­ci avait entrete­ nus avec Claude Guéant. Les deux hom­ mes assurent que le directeur de cabinet de Nicolas Sarkozy au ministère de l’inté­ rieur (entre 2005 et 2007) et Ziad Takied­ dine se voyaient plusieurs fois par se­ maine dans les mois qui ont précédé l’élection présidentielle. Soit chez l’un, soit chez l’autre, ou encore à l’Hôtel As­ tor, dans le 8e arrondissement de Paris. L’un d’eux affirme avoir conduit M. Guéant à « une cinquantaine » de ren­ dez­vous avec Ziad Takieddine. Claude Guéant lui­même avait reconnu, par exemple, avoir dîné chez l’intermédiaire en compagnie de Saïf Al­Islam Kadhafi, l’un des fils du dirigeant libyen, avant l’élection présidentielle.

Les deux chauffeurs racontent égale­ ment avoir souvent conduit l’intermé­ diaire au ministère de l’intérieur à l’épo­ que où Claude Guéant dirigeait le cabi­ net de Nicolas Sarkozy. Contre toutes les règles habituelles des visites dans les ministères, il suffisait au Franco­Liba­ nais de dire « Tak » à l’entrée pour que sa Mercedes V12 puisse pénétrer dans la cour. Les chauffeurs ignorent toutefois qui M. Takieddine allait rencontrer et ne l’ont jamais vu y entrer avec des mallet­ tes. Entre fin 2006 et le début de l’année suivante, l’un d’entre eux se souvient avoir conduit « Tak » directement de Roissy jusqu’au ministère de l’intérieur. «Il me semble qu’il revenait de Tripoli, parce que comme c’était le terminal 1, c’était cette destination », dit le chauf­ feur, qui confirme ainsi des propos de son ancien patron.

En 2017, l’intermédiaire avait raconté, avec moult détails, trois visites au minis­ tère de l’intérieur dix ans plus tôt à l’occa­ sion desquelles il aurait remis près de 5 millions d’euros. Des espèces données, dit­il, par le régime libyen à Claude Guéant et à Nicolas Sarkozy. Les déclara­ tions devant la police des deux chauf­ feurs viennent aussi conforter l’idée d’une très grande proximité entre M. Ta­ kieddine et M. Hortefeux, un autre fidèle d’entre les fidèles de Nicolas Sarkozy. « C’était une relation très très soudée. (…) Il venait au moins une fois par semaine chez M. Takieddine. Parfois peut­être deux fois, peut­être trois fois dans une semaine. Et cette relation a duré sur une longue pé­ riode. Ils étaient très très amis.» L’un des chauffeurs décrit son ancien patron comme un homme généreux, maniant volontiers les espèces. « C’était des gros­ ses coupures. Nous avions parfois des billets de 500 euros. Souvent, il nous don­ nait ça pour faire les courses. (…) Vous me posez la question des cadeaux. Oui. Il achetait des choses de valeur. Il prenait des choses chez Smalto, chez Christian Dior, pour les offrir à ses amis. Je me sou­ viens avoir récupéré 5 ou 6 chemises chez Christian Dior qui avaient une grande va­ leur. C’était pour M. Copé. »

Cash partout, Libye nulle part

Autre mystère : l’enquête a permis d’éta­ blir que du cash en quantité avait circulé au sein de l’équipe de campagne de Nico­ las Sarkozy mais aussi dans les mains de certains de ses proches, sans pour autant parvenir à en établir l’origine. Aucune déclaration de versements d’espèces n’apparaît dans les comptes de la campa­ gne. Pourtant, plusieurs membres de l’équipe de Nicolas Sarkozy ont reçu des gratifications en espèces pendant et après la campagne.

« Un véritable défilé » dans le bureau du trésorier de l’UMP d’alors, Eric Woerth, selon une ancienne employée. Au moins 30 000 euros distribués à 25 personnes. Des dons en numéraires envoyés par des militants anonymes, selon M. Woerth. Ses explications ont été qualifiées de « captieuses » par les policiers, pour qui « les auditions de messieurs Woerth et Tal­ vas [alors directeur financier de l’UMP] apparaissaient discordantes dès qu’il fal­ lait rentrer dans les détails ». Dans le cadre du dossier Bettencourt, M. Woerth avait menti, niant alors tout usage d’argent li­ quide durant la campagne.

Un autre proche de Nicolas Sarkozy a vu circuler du cash. Beaucoup de cash. Il s’agit de Claude Guéant. L’enquête judi­ ciaire a permis de décrire précisément le rapport que celui­ci entretenait avec l’ar­ gent liquide. C’est l’un des points les plus forts de l’accusation. Il a ainsi été relevé par les policiers qu’entre mai 2003 et mai 2013 M. Guéant n’avait retiré que 2 450 euros de ses comptes bancaires. Pour explication, l’ancien ministre a in­ diqué puiser dans les frais d’enquêtes et de surveillances du ministère de l’inté­ rieur, ce qui lui a valu d’être définitive­ ment condamné en 2019 pour détourne­ ments de fonds publics. Mais le compte n’y est pas. Selon les policiers, le montant des espèces manipulées par Claude Guéant et dont l’origine est injustifiée s’élève à au moins 200 000 euros. Est­ce pour stocker discrètement des espèces en quantité que M. Guéant a loué le temps de la campagne de 2007 une chambrefortedansuneagencedelaBNP, où il s’est rendu sept fois entre le 23 mars et le 19 juillet 2007 ? Il s’agissait d’y dispo­ ser des anciens discours de Nicolas Sarkozy, se défend­-il.

Le 31 juillet 2013, Boris Boillon, l’ancien ambassadeur de la France en Irak, puis en Tunisie, est interpellé par les douanes alors qu’il s’apprête à prendre un train pour Bruxelles avec un sac contenant 350 000 euros et 40 000 dollars en li­ quide. Reconverti dans le privé, il expli­ que qu’il s’agit d’une rémunération liée à son rôle dans la construction d’un stade en Irak. Or, selon un ancien membre du protocole de Kadhafi qui a témoigné sous le couvert de l’anonymat, 20 mil­ lions d’euros « ont été donnés directe­ ment à Boris Boillon et à Claude Guéant ».

La proximité de M. Boillon avec Kad­ hafi, qu’il appelait « papa », et son impli­ cation, alors qu’il est ambassadeur en Tu­ nisie, dans l’exfiltration de son directeur de cabinet, Bechir Saleh, après le déclen­ chement de la guerre, viennent ensuite semer le trouble. Et si ce cash transporté par M. Boillon ne venait pas lui aussi de Tripoli ? Malgré plusieurs demandes d’entraides pénales, la justice française n’est pas parvenue à établir le circuit complet de ces billets.

Les carnets de Choukri Ghanem

Quatre mois après le déclenchement de la révolution libyenne, le 15 février 2011, Choukri Ghanem annonce sa défection, depuis Rome. Mouammar Kadhafi, dont il fut chef de gouvernement (2003­2006) puis ministre du pétrole (2006­2011), me­ nace son peuple de « boucheries ». Déten­ teur de nombreux secrets, orchestrateur de contrats pétroliers douteux et de tran­ sactions financières opaques, M. Gha­ nem, 69 ans, craint pour sa sécurité et s’établit à Vienne. Le 29 avril 2012, entre les deux tours de l’élection présidentielle française, son corps est repêché dans les eaux du Danube. Aucune trace de vio­ lence n’est constatée, et la piste crimi­ nelle est écartée par la police de Vienne, qui conclut à la noyade. Pourtant, il aurait bien pu être la cible de « membres du régime » ou de « mafias étrangères », comme l’écrit un ambassadeur améri­ cain à Hillary Clinton dans un courriel rendu public par WikiLeaks. Dans l’en­ tourage d’Alexandre Djouhri, certains vont même jusqu’à se vanter d’avoir « fait faire glouglou » au Libyen.

M. Ghanem laisse derrière lui des do­ cuments parmi les plus troublants de ce dossier. Ce sont des carnets de bord ma­ nuscrits transmis par les autorités néer­ landaises à la justice française. A la date du 29 avril 2007, il restitue des propos te­ nus à un déjeuner auquel il participe, de même que le premier ministre, Al­Ba­ ghdadi Al­Mahmoudi, à la ferme de Be­ chir Saleh, en banlieue de Tripoli. «Be­ chir a parlé, disant avoir envoyé 1,5 mil­ lion d’euros à Sarkozy quand Saïf [Al­Is­ lam Kadhafi, fils du numéro un libyen] donnait 3 millions d’euros », peut­on lire sous la plume de M. Ghanem, pour qui il est probable que cet argent ait été dé­ tourné. « Il semblerait que les “types” l’ont intercepté en cours de route, tout comme ils ont mis la main sur les 2 mil­ lions d’Abdallah Senoussi », note M. Gha­ nem en consignant ses doutes sur l’im­ pact de tels versements.

Ces écrits fragilisent l’argument selon lequel les accusations des Libyens contre Nicolas Sarkozy n’auraient commencé qu’après le déclenchement de la guerre en 2011. Ils restent néanmoins délicats à exploiter tant les souvenirs des person­ nes citées sur ce déjeuner paraissent flous. Interrogé par Le Monde en septem­ bre 2017, seul Bechir Saleh confirmait la tenue de ce déjeuner – qu’il avait niée auparavant –, mais lui aussi disait ne pas se souvenir de tels propos. Il lâchait tout de même, sibyllin : « Kadhafi a dit qu’il avait financé Sarkozy. Sarkozy a dit qu’il n’avait pas été financé. Je crois plus Kad­ hafi que Sarkozy. »

Le réseau Djouhri

Il n’a pas le droit de quitter le centre de Londres depuis son arrestation le 8 jan­ vier 2018, en vertu d’un mandat d’arrêt européen délivré par la justice française dont il conteste le bien­fondé. Passé du clan Chirac déclinant à la Sarkozie conquérante, Alexandre Djouhri, 60 ans, ancien flamboyant intermédiaire et rival de Ziad Takieddine, est soupçonné d’être un personnage­clé de cette affaire. Dans sa villa genevoise, les enquêteurs ont ainsi eu la surprise de retrouver, en 2015, un RIB de Claude Guéant, qui n’a su ex­ pliquer ce fait.

Interrogé sur l’achat pour la somme de 715000 euros, en 2008, de son apparte­ ment dans le 16e arrondissement de Pa­ ris, M. Guéant avait dit avoir vendu deux

tableaux pour 500 000 euros la même année à un avocat malaisien, Siva Rajen­ dram. Après expertise, la valeur des toi­ les oscille pourtant entre 35 000 et 50 000 euros. Les enquêteurs de Tracfin ont ensuite découvert que le compte de M. Rajendram avait bénéficié, le 27 fé­ vrier 2008 – soit une petite semaine avant le virement de 500000 euros à Claude Guéant – d’un virement de 500000 euros de la part du milliardaire saoudien Khaled Bugshan, considéré par les enquêteurs comme le « trésorier » de « l’organisation » Djouhri.

A travers des montages financiers tor­ tueux, M. Djouhri a­t­il cherché à dissi­ muler le règlement d’une grande partie de l’appartement de M. Guéant avec de l’argent dont l’origine est suspecte ? Et pour quelle contrepartie ? Cette même année, Alexandre Djouhri gère une autre affaire, dans le sud de la France : la vente d’une villa qu’il a acquise dix ans plus tôt, à Mougins (Alpes­Maritimes). L’acheteur tient autant à la discrétion que M. Djou­ hri dont le nom n’apparaît jamais. Il s’agit de son ami libyen, Bechir Saleh, di­ recteur de cabinet de Mouammar Kad­ hafi et patron du Libyan African Invest­ ment Portfolio (LAP), le plus important fonds souverain d’Afrique. A travers la fi­ liale suisse du LAP, M. Saleh, alors soup­ çonné de détournements de fonds par l’un des fils Kadhafi, acquiert cette de­ meure au prix de 10 millions d’euros, alors qu’elle est évaluée à 4 millions d’euros et est grevée d’une dette fiscale d’environ 1,5 million d’euros.

Cette vente dévoile de nouveaux cir­ cuits financiers opaques soupçonnés d’avoir pu servir, après la campagne vic­ torieuse de Nicolas Sarkozy, à l’enrichis­ sement personnel de Claude Guéant grâce à d’importants détournements de fonds libyens. Coryphée de ces transac­ tions suspectes au profit de Djouhri et passées en partie par le Crédit agricole suisse, l’ancien banquier franco­dji­ boutien, Wahib Nacer, ami de Djouhri et banquier historique de la famille Bugs­ han, se défend malgré les nombreuses annotations «AD» rédigées sur des do­ cuments relatant ces virements décou­verts lors des perquisitions. « Lorsqu’il y a marqué “fonds AD”, il ne s’agit pas d’Alexandre Djouhri, mais de AD “mys­ tère” », se défend­il sans rire devant les ju­ ges venus l’entendre à Djibouti.

La révolution libyenne de février 2011 devenue une guerre n’entame pas l’acti­ visme d’Alexandre Djouhri. Avec ses amis Bernard Squarcini, patron du contre­es­ pionnage, et Dominique de Villepin, il s’implique dans l’exfiltration de Bechir Saleh de Libye. A Tunis, le Libyen est pris en charge par Boris Boillon et par M. Djouhri qui facilite sa venue à Paris. Mais la présence de M. Saleh, visé par une notice rouge d’Interpol, finit par consti­ tuer un « irritant diplomatique », selon les termes des services de renseignement. Le 3 mai 2012, entre les deux tours de l’élection présidentielle, Alexandre Djou­ hri organise sa deuxième exfiltration, cette fois de France vers le Niger d’où il re­ joindra l’Afrique du Sud. Le jet privé dé­ colle à 20 heures du Bourget. Il trans­ porte Bechir Saleh et ses secrets sur l’ar­ gent libyen loin de la France.

Des preuves fantômes

Depuis la mort de Mouammar Kadhafi le 20 octobre 2011, ses fidèles n’ont trans­ mis aucune des preuves promises et se contentent de témoignages troublants mais discordants. Incarcérés ou en exil, ces caciques d’un régime vaincu dis­ tillent des indices, des accusations diffi­ cilement vérifiables, des détails précieux et parfois aussi des fausses pistes. Cer­ tains ont proposé, parfois contre plu­ sieurs millions d’euros, des documents aux services secrets.

«Nous en avons la preuve», avait as­ suré Saïf Al­Islam Kadhafi, dès mars 2011. Un mois après le déclenche­ ment de la révolution et quelques jours avant les premières frappes aériennes occidentales, le fils aîné de la seconde épouse du « Guide » a lancé l’affaire. Sept ans plus tard, dans une lettre transmise à la justice française par ses avocats bri­ tanniques, il confirmera ses déclara­ tions, livrant quelques détails encore, sans toutefois apporter de « preuve ». Des figures « kadhafistes », comme Al­ Baghdadi Al­Mahmoudi, ont fini par li­ vrer leurs versions aux enquêteurs fran­ çais. L’ancien premier ministre (2006­ 2011), a longtemps accusé Nicolas Sarkozy d’avoir perçu 50 millions d’euros de la part de Mouammar Kad­ hafi. Il s’est toutefois montré plus me­ suré devant les juges français venus l’en­ tendre en prison à Tripoli, confiant ne pas avoir été « directement investi dans cette opération » et n’avoir « jamais eu de contacts » avec Sarkozy.

Abdallah Senoussi, lui, reste plus constant dans ses déclarations et main­ tient qu’une «partie du soutien a été ac­ cordée » à Nicolas Sarkozy. Les chiffres qu’il avance ne portent pas sur 50 mil­ lions d’euros mais sur une demande de 20 millions et un versement de 7 millions dont une partie par virement bancaire.

Auditionné par les juges en février en prison, il explique que Brice Hortefeux, à l’occasion d’une discrète rencontre orga­ nisée par Takieddine en décembre 2005, lui aurait remis en main propre un nu­ méro de compte en banque destiné à re­ cevoir les fonds. M. Senoussi prétend qu’un raid aérien aurait détruit la preuve. Les coordonnées bancaires de la société Rossfield de Takieddine, qui a perçu près de 6 millions d’euros d’argent libyen au cours de l’année 2006, figuraient­elles sur ce document ? « Je ne suis pas en me­ sure de le confirmer », a dit Senoussi.

Interrogé par les enquêteurs le 21 mars 2018, Nicolas Sarkozy qualifie les soupçons de financement de sa campa­ gne de « fantastique n’importe quoi » puis fulmine contre des « kadhafistes » quali­ fiés de « plaisantins » ou d’« assassins » prêts à tout pour se venger. Au lende­ main de sa mise en examen pour «cor­ ruption passive, financement illégal de campagne électorale et recel de détour­ nement de fonds publics libyens », Nico­ las Sarkozy a rappelé, sur le plateau du « 20 heures » de TF1, sa volonté de « pour­ fendre cette bande » et de « faire triom­ pher son honneur ».

Le Monde

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