MADIEYE MBODJ, Le dernier des mohicans nous raconte

Un des membres fondateurs d’And Jëf/PADS (Parti africain pour la démocratie et le socialisme), parti de gauche né dans la clandestinité en 1973 sous le règne de Senghor, Madièye Mbodj est toujours, contre vents et marées, fidèle à ses idéaux politiques. Exclu des rangs de cette formation pour fronde et radicalisme en 2007, il évolue maintenant sous la bannière de son mouvement « Yoonu Askan wi » dans la coalition qui porte l’homme politique, Ousmane Sonko, chantre de l’antisystème. Madièye, 68 ans, a la carapace d’un moine politique, gardien des vestiges du temple de gauche. Il se livre au « Témoin » quotidien sur les contours de son combat idéologique.

Le Témoin : M. Mbodj, ces derniers jours, dans les manifestations contre la hausse du prix de l’électricité, l’actualité a été fortement marquée par des histoires de distribution de flyers, sur fond d’arrestations de jeunes du mouvement Nio Lank. Cette distribution de « tracts » n’est-ce pas là un moyen de lutte qui rappelle l’ère de la clandestinité des partis de gauche ?

Madieye Mbodj : en politique, c’est le contexte des situations et le terrain qui dictent les méthodes de lutte. Comme cela se dit dans le langage militaire : c’est le terrain qui commande. Dans la période de la clandestinité, nous n’avions pas la possibilité d’appeler à des manifestations publiques ouvertes. Mais nous avions la possibilité de créer des associations de masses comme les ASC, les mouvements de quartiers, les syndicats etc. et c’est à travers ces regroupements que nous menions des luttes ouvertes contre le système politique en face.

« À 1 heure du matin, on déposait des tracts aux devantures des maisons »

Je me souviens qu’on se réveillait à 1 heure du matin autrefois. on déposait des tracts aux devantures des maisons. Au réveil, tu avais l’impression que c’est des milliers de personnes qui étaient à l’œuvre de tels actes alors qu’il ne s’agissait que d’un petit groupe qui s’activait nuitamment. Cependant, il y avait des partis politiques qui, même s’ils jouaient un rôle dirigeant, ne se signalaient pas aux fronts. C’est quasiment ce qui passe actuellement sous nos yeux.

Pensez-vous que l’histoire se répète avec le régime du président Macky Sall ?

Tout à fait ! Mais sous une autre forme… Aujourd’hui, quand le pouvoir de Macky Sall interdit au mouvement nio Lank de manifester, c’est tout à fait naturel que les leaders de cette plateforme cherchent d’autres moyens d’expression appropriés et adaptés pour contourner cette situation de restriction des libertés. C’est de l’intelligence politique dont il s’agit là aussi pour combattre un système de répression mis en place par le régime actuel et qui s’est manifesté notamment à travers l’arrestation arbitraire de Guy Marius Sagna.

La gauche, dont la plupart des partis sont adossés au pouvoir actuel, est aujourd’hui dans une régression continue avec une perte de poids politique manifeste au regard des récentes statistiques électorales. Comment jugez-vous cette situation ?

C’est le mouvement même de la vie. on nait, on grandit et on meurt. Les partis de gauche ont eu des périodes de luttes glorieuses dans ce pays. Même la démocratie, Abdoulaye Wade se vante souvent de l’avoir introduite au Sénégal. Ce qui n’est pas le cas. Ce sont les partis de gauche qui se sont battus à mains nues avec beaucoup de sacrifices et d’emprisonnements. Sans oublier des gens assassinés et même d’autres forcés à l’exil. on a lutté durement en imposant au pouvoir d’alors un rapport de force sur le terrain jusqu’à ce que Senghor se plie à une ouverture démocratique.

« La gauche a abandonné son propre projet … pour se rallier aux libéraux »

Et pour cela, il fallait avoir un projet de société et y croire. Mais aujourd’hui, la gauche a quitté son terrain voire son milieu naturel. Elle a abandonné son propre projet de transformation sociale pour se rallier à celui des libéraux. Ces derniers, on les appelle ainsi, mais ils ne sont pas des libéraux en réalité. C’est de gens qui ne sont là que pour s’enrichir. Leur idéologie c’est : je m’enrichis, j’enrichis ma famille, mes proches et je me mets au service de l’impérialisme occidental. Par contre, parmi les gauchistes, il y en a qui restent toujours fidèles à leurs idéaux et combattent aux côtés des masses populaires

Depuis les législatives de 2017, vous êtes à côté de l’opposant Ousmane Sonko dont vous êtes d’ailleurs un conseiller proche. Dans le landerneau politique actuel au Sénégal, est-ce donc en lui que vous voyez l’incarnation parfaite des idéaux de la gauche ?

Il n’est pas le seul homme politique mais il incarne le leadership d’une nouvelle génération montante. Il s’agit d’une jeunesse patriotique qui porte le flambeau de la lutte. C’est une nouvelle gauche d’ailleurs. Je disais tantôt qu’on nait, grandit et meurt. et quant on meurt, on donne naissance à d’autres. C’est pourquoi, aujourd’hui, il y a une nouvelle forme de gauche, un nouveau militantisme de gauche qui incarne le combat et le refus. Et Ousmane Sonko fait partie de cette mouvance de même que les Guy Marius Sagna et d’autres jeunes résistants.

« Ousmane Sonko incarne le leadership de la nouvelle gauche »

Mieux, ils mènent ce combat avec des gens qui sont plus anciens qu’eux. Car, il faut assurer la jonction et l’intégration générationnelle entre cette nouvelle génération et l’ancienne de gauche qui est restée sur ses positions idéologiques pour défendre les intérêts du peuple sénégalais et du peuple africain contre la domination et le pillage des ressources de notre continent par la France. Donc, vous voyez, nous sommes toujours sur cette trajectoire de lutte pour répondre aux aspirations actuelles et futures des peuples africains !

Justement, dans ce bras de fer entre la France et l’Afrique, la question monétaire est actuellement au centre des débats en perspective du changement du F CFA à l’ECO. L’enjeu de la souveraineté des pays sous domination coloniale était jadis au centre des préoccupations des partis de gauche. Que vous inspire ce tollé relatif à notre monnaie 59 ans après l’indépendance ?

Cela me rappelle ce qui s’était passé dans les tractations avec la France pendant le processus de décolonisation des pays africains. On nous avait demandé de faire la différence entre le nom et la chose. Et avec l’Eco, c’est le même procédé. en 1960, on nous a dit : vous avez l’indépendance. Ca c’est le ‘nom’ qu’on nous avait donné. et avec ca, vous avez un hymne, un drapeau, un président etc. Mais la chose c’est quoi ? C’est la réalité à savoir le contrôle économique qui va de soi avec la souveraineté monétaire que la France a gardée.

« Nos élites ont capitulé pour faire le jeu de l’impérialisme »

Ceci a fait que nous n’avons pas de choix économique. nos entreprises qui devaient être gérées, promues et renforcées pour assurer notre propre développement sont mises de côté. or, nous avons en Afrique toutes les richesses pour nous développer. Malheureusement, nous sommes le continent le plus pauvre. Parce que, justement, nos élites ont capitulé pour faire le jeu de l’impérialisme. et pourtant, il est possible de faire décoller économiquement le Sénégal et l’Afrique en général.

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